En vide-grenier

Le Miradole a glissé un billet de banque dans son livre. Le chaland le regarde faire.

– Qu’est-ce que c’est, votre marque page?

– C’est un billet de deux dollars, il a une valeur particulière, c’est un billet porte-bonheur parce qu’il est rare, contrairement au billet d’un dollar beaucoup plus courant. Comme le trèfle à quatre feuilles en somme.

Et comme le chaland écoute, le Miradole poursuit.

– On peut voir dessus le portrait de Jefferson, l’un des trois présidents des Etats-Unis les plus connus et reconnus, celui qui a créé la banque centrale américaine et qui a été le premier président semi-fédéraliste, une idée qui inspirerait beaucoup l’Europe. Il vous intéresse?

-Non. Enfin si… Ce qui m’intrigue, c’est pourquoi vous vous séparez d’un porte-bonheur?

-Je n’en ai pas besoin.

-Et vous le vendez combien?

-Cent euros.

-C’est cher!

-Oui, mais c’est un billet vert aussi.

-Vous n’avez rien de moins cher.

-Une édition originale du « Livre de sable » de Jorge Luis Borges pour laquelle le billet me sert de marque-page.

-Combien?

-Deux dollars.

-Mais je n’ai pas de dollars sur moi.

-Achetez m’en.

-A cent euros?

-C’est cher mais le bouquin les vaut bien.

-Qu’est-ce qu’il a de si spécial?

-« Le livre de sable » est un livre infini.

-Et vous ne craignez pas d’y perdre votre marque-page?

-Je viens de vous dire que c’est un porte-bonheur.

-Mais si je vous paie en dollars, je perds mon marque page.

-Vous ne croyez tout de même pas que je vous aurais cédé un tel porte-bonheur pour une centaine d’euros?