Un je-ne-sais-quoi de magique dans la peinture de Didier Jourdy

Secret et peu enclin à parler de sa peinture, Didier Jourdy a pourtant ouvert la porte de son atelier au Miradole. Pas de longs discours, ni de tirades toutes prêtes, l’artiste parle comme il peint, par petites phrases, pas toujours achevées, qu’il reprend ou modifie en cours de route, autant par crainte de laisser le verbe déborder sa pensée que par volonté de ne pas aligner les platitudes. Micro !

LE MIRADOLE.- Vous peignez depuis longtemps?

DIDIER JOURDY.- Oui, depuis 60 ans… avec de longues périodes d’absence où j’ai fait tout autre chose mais j’ai toujours re-peint.

LE MIRADOLE.- Comment pourriez-vous expliquer à quelqu’un qui ne vous connait pas du tout ce que vous peignez?

DIDIER JOURDY.- Justement, je ne peux pas dire une chose pareille.

LE MIRADOLE.- Ce sont tout de même des paysages…

DIDIER JOURDY.- Alors, on pourrait dire oui, depuis quelques années, manifestement, je peins des paysages.

LE MIRADOLE.- Ça vous fait sourire. Vous en êtes sûr?

DIDIER JOURDY.- Absolument pas. Je ne sais pas ce que je peins.

LE MIRADOLE.- C’est tout de même figuratif?

DIDIER JOURDY.- Oui… mais à la fois, ça ne l’est pas vraiment.

LE MIRADOLE.- Mais vous ne tendez pas vers l’abstrait tout de même?

DIDIER JOURDY.- Non, j’ai un désir de figuratif.

LE MIRADOLE.- Y a-t-il un moment où, en peignant, vous savez que vous basculez vers le figuratif?

DIDIER JOURDY.- Je pense que je pars du chaos. Mais depuis le départ, ce n’est pas abstrait, ce n’est juste pas construit.

LE MIRADOLE.- Je ne sais pas ce que c’est mais en regardant la toile du carton d’invitation, je me suis dit: il y a un truc magique…

DIDIER JOURDY.- Voilà, c’est ça. Non mais, ça, je le pense: il y a certainement quelque chose de magique. Mais ne me demandez pas comment. Je n’en sais rien moi-même. Je ne me sens pas responsable de ce qui survient.

LE MIRADOLE.- Vous adoptez tout de même une technique de création?

DIDIER JOURDY.- C’est totalement abstrait au départ. Je balance sur la toile toutes sortes de papiers qui m’inspirent. Et je découvre ce qui se passe au fur et à mesure. Je rentre à ce moment-là dans le paysage. Je ponce, je rajoute, je renonce, je peins, je colle. C’est le papier qui m’inspire. Je vis dans des monceaux de papier. Des dos d’affiches que j’arrache sur les panneaux, du papier peint…

LE MIRADOLE.- Ça a de l’importance que ce papier ait déjà une histoire?

DIDIER JOURDY.- Oui, ça a beaucoup d’importance.

LE MIRADOLE.- Pourquoi?

DIDIER JOURDY.- Je n’en sais rien. Mais il y a aussi de vieux papiers, des vieilles lettres, des choses que je retire du grenier, des papiers de famille. De plus en plus, je rajoute aussi des photos que je prend avec mon machin (NDLR: c’est un portable) et que je tire…

LE MIRADOLE.- Bienvenue au XXIème siècle alors?

DIDIER JOURDY.- Ben, oui, je suis réticent mais… j’utilise de plus en plus ces photos. C’est assez nouveau chez moi.

LE MIRADOLE.- A quel moment comprenez-vous qu’il faut arrêter et que la toile est achevée?

DIDIER JOURDY.- Jamais. C’est épouvantable. Je la lâche, je la reprends, je la relâche, je l’expose, je la reprends, c’est sans fin sauf si, par un fait extraordinaire, elle est vendue. Sinon…

LE MIRADOLE.- Il suffirait de la vernir, non?

DIDIER JOURDY.- Oui, mais je ne suis pas tranquille pour autant. Je peux la dévernir.

LE MIRADOLE.- Quand vous travaillez, vous vous immergez dans la matière?

DIDIER JOURDY.- Complètement.

LE MIRADOLE.- Il me semble y avoir un contraste entre votre nature inquiète et l’aspect paisible de vos toiles…

DIDIER JOURDY.- Je ne fais pas exprès. Je sais que c’est un poncif de dire ça mais je ne sais pas ce qui se passe quand je rentre vraiment dans l’action. Je suis complètement ailleurs. Je ne sais plus ce qui se passe. C’est un peu comme un rêve si vous voulez. C’est à la fois très court dans le temps, ça ne dure pas longtemps, contrairement à ce que certains prétendent, je ne fous rien la plupart du temps, je dors à peu près toute la journée mais pendant une demi-heure, je vais rentrer dans un truc qui me porte.

LE MIRADOLE.- C’est si court que ça?

DIDIER JOURDY.- Ça peut durer trois heures mais c’est souvent très court.

LE MIRADOLE.- C’est étrange. On a l’impression que vous êtes un gros bosseur.

DIDIER JOURDY.- Oui et je suis aussi un grand paresseux et la toile, je peux la peindre sur dix ans. Mais ça dépend. Ça peut être une toile vierge et quinze jours après, je vais l’exposer. Là, je me suis fixé un petit challenge parce qu’on doit prendre des photos pour un catalogue et je me suis dit que j’allais en peindre quatre dans la semaine.

LE MIRADOLE.- Je vous dérange en plein boulot, alors?

DIDIER JOURDY.- Non, parce que c’est pareil. Au lieu de rester une demi-heure, je vais rester cinq minutes à chaque fois. Ce qui est efficace et utile, c’est probablement ce qui se passe en dehors du temps de peinture. En fait, je dis que je ne travaille mais je dois travailler tout le temps.

LE MIRADOLE.- C’est une maturation intérieure?

DIDIER JOURDY.- Oui, c’est inconscient. Je me nourris de tout un tas de choses et puis, je concentre…

LE MIRADOLE.- L’extérieur influence votre peinture?

DIDIER JOURDY.- Ça peut mais ça, je n’en sais rien. Je pense qu’il y a une obsession. On me l’a fait remarquer: il y a toujours une ligne d’horizon, souvent plus claire, et voilà, je cours après, je pense… Mais là, je suis en train de dire des conneries et c’est ça que je voudrais éviter.

LE MIRADOLE.- Rassurez-vous, je ne vais pas vous demander d’interpréter votre oeuvre. Je conserverai le côté magique qui laisse pantois.

DIDIER JOURDY.- Je tiens à ce que ça reste magique pour moi. C’est ça que je recherche.

LE MIRADOLE.- Vous savez pourquoi les gens achètent vos toiles?

DIDIER JOURDY.- Non, ça aussi, c’est magique. C’est vraiment ce qui me fait plaisir, ce sont des gens qui achètent parce qu’ils aiment.

LE MIRADOLE.- Vous vendez bien?

DIDIER JOURDY.- Non, très peu. C’est très difficile. Mais je pense que je fais tout ce que je peux pour que ça ne se vende pas. Non, je plaisante, j’adore vendre. J’en ai grandement besoin. Mais je n’ai pas de plan de carrière. J’expose tout de même plus qu’avant.

LE MIRADOLE.- Vous avez des acheteurs réguliers?

DIDIER JOURDY.- C’est souvent les mêmes. Je n’ai à peu près que des collectionneurs heureusement…

LE MIRADOLE.- Vous n’êtes pas coté?

DIDIER JOURDY.- Non, parce qu’il faut participer à une vente aux enchères. C’est une connerie complète parce que l’artiste qui veut être coté, il invite quelques copains pour faire monter sa cote mais c’est totalement bidon. Je ne tiens pas du tout à passer par ce genre de truc.

LE MIRADOLE.- Bon, vous avez finalement été assez bavard…

DIDIER JOURDY.- Je me méfie énormément de ce que je peux dire. Et puis je suis tellement déçu en général par les interviews d’artistes ou leurs écrits. La plupart sortent des poncifs. Ça m’énerve. Je n’ai pas envie de parler de matière ou de n’importe quoi avec tous les termes convenus.

LE MIRADOLE.- Vous avez fait un texte pour présenter cette expo à Saint-Laurent-en-Grandvaux?

DIDIER JOURDY.- Non, mais je fais parfois de minuscules textes… mauvais bien sûr. Je voudrais pourtant qu’ils ne le soient pas trop…

LE MIRADOLE.- Mais est-ce que c’est possible de bien écrire sur votre peinture?

DIDIER JOURDY.- C’est ça, le problème. J’aurais bien voulu demander à Marcel Proust d’écrire quelque chose sur moi.

LE MIRADOLE.- Proust?

DIDIER JOURDY.- C’est un de ceux qui seraient le plus indiqué.

LE MIRADOLE.- Pour finir, je vais vous avouer quelque chose: vous correspondez tout à fait à votre peinture. Vous ne cherchez pas à bluffer et ça fonctionne. Et pour tout vous dire, je m’y attendais. Sinon je ne serais pas venu.

L’expo est à voir jusqu’au 7 janvier à l’Ecole Intercommunale du Grandvaux à Saint-Laurent-en-Grandvaux.

invitation-expo-jourdy