Hors norme et profondément humain

Avec le micro festival Jour de Necktar 2017, le Miradole a découvert ce week-end un créateur hors norme. Loin des logiques du vendre et du plaire, Alexis Kolesnikoff alias Yoshiwaku alias Ed End se place sur la question de l’être. Il n’en fallait pas plus pour qu’on lui donne la parole. Et l’artiste a des choses à dire. Micro.

LE MIRADOLE.- Tu parles d’art total. C’est quoi au juste?

ED END.- Je vais peut-être prendre sur mon expérience personnelle parce que c’est là que c’est le plus pertinent. Mon parcours commence au niveau de la poésie, et après, même si j’avais un peu abordé le graphisme, tous les autres médias ont plutôt été des médias pour développer… parce que la poésie ce n’est pas évident à diffuser en France… sur les musiques avec les paroles, c’est déjà plus facile de toucher du monde. Sur les vidéos, même topo: c’est de la poésie visuelle avec un autre accès. Pareil, sur les courts-métrages. Et c’est tout le temps en interaction, quelle que soient les choses qui sont faites en création, elles vont se répercuter au niveau de la vie, cela va faire des échos. Et le résultat au niveau de la vie va être repassé à la moulinette créative.

LE MIRADOLE.- En dehors de toi, tu as d’autres exemples.

ED END.- L’electronic revolution de William Burroughs, c’est cette logique que lui a théorisée dans le truc. On prend un magnéto, on prends un discours politique, on mélange le tout et on fait des changement au niveau de la réalité. Sauf que pour moi, c’est pas si simple… je parle de narration, de mélanger les rêves avec de la réalité. Quand on fait un travail comme ça sur différents médias, les lignes se brouillent entre la réalité et la fiction, et on se retrouve comme par exemple dans les romans à être en personnage de fiction comme dans Le Festin Nu. On retrouve un peu la même idée, au niveau de Jung avec la synchronicité: quand il y a quelque chose qui se produit dans la réalité, il y a un phénomène d’ondelette. Quand on fait un gros pic dynamique, ça entraine des répercutions avant et après, et si on arrive à capter les répercutions avant, on est un peu comme le surfer sur la vague. On sent que ça commence à trembler et là, avec l’intuition, on fait quelque chose de créatif à chaque fois sur une onde. Ça la renforce jusqu’à ce que ça fasse un gros pic dynamique, et là, c’est le moment où ça se lache. Mais c’est difficile à aborder très sommairement. 

LE MIRADOLE.- Du coup, l’art total est pluridisciplinaire?

ED END.- C’est contre le cloisonnement en tous cas. Je cite beaucoup de sources… mais les poètes du Grand Jeu dans les années 30 sont aussi importants: ils ont sorti le casse-dogme contre tout ce qui est chapelle ou verrouillage sur tel ou tel domaine. C’est totalement à l’opposé de notre société quand elle se plante à vouloir faire de la spécialisation avec des gens qui sont complètement coupés de la vie.

LE MIRADOLE.- Toi et tes collègues, vous êtes des touche-à-tout alors?

ED END.- Et là, c’est tout le paradoxe. On a appelé notre label, le Colibri Nécrophile, sauf que derrière, c’était pour dénoncer les gens qui se prétendaient vivants tout en se comportant comme des morts à n’être que dans des routines, que dans de l’apparence, sans vraiment avoir d’essence ou de tripes derrière. Tout ce qui va être en création est directement lié à l’expérience et il n’y a pas ce souci de savoir si ça va plaire ou quoi que ce soit au niveau du public, si ça peut même être diffusé. C’est plus, je vis ma vie, ça provoque des réactions, je les exprime, j’essaie de comprendre ce qui se passe et ça m’aide à mieux vivre ma vie avec plus de liberté. Complètement à l’opposé du système, il n’y a pas du tout l’aspect de compétition, de se mettre en avant. On fait du collectif et si ça marche comme ça, c’est justement parce qu’il n’y a personne qui se met en avant. Au niveau de la compilation (1), je suis animateur et participant mais je ne me considère pas que j’ai un statut particulier. C’est plus la compilation qui se crée toute seule avec beaucoup d’intuition et du hasard. Chaque personne qui participe est à même hauteur et c’est pour ça que ça fonctionne parce que c’est un espace de liberté qui est laissé. Rien n’est verrouillé, tout peut être rediscuté. C’est pas non plus du démocratique où tout le monde va être consulté. Il y a quelqu’un qui est volontaire, qui crée une dynamique et quel que soit ce qui est mis en place, ça reste complètement ouvert avec chaque personne qui à le droit de citer, de remettre en cause, de proposer.

LE MIRADOLE.- Cette absence de leader se rapproche un peu du situationnisme, non?

ED END.- Quelque part on est dans la vie, on n’est pas dans la représentation spectaculaire. Dès le début du label, une des grosses intox qui a été faite, c’est la création de multiples projets de musique pour quelques personnes, toujours avec l’anonymat et cette logique de brouiller les lignes, que personne ne puisse céder à l’idolâtrie. Une des choses que je déplore et qui a beaucoup de répercussions dans la société, c’est le following : plutôt que de penser par eux-mêmes, les gens voient une idéologie qui leur plait et au lieu de développer leur propre éthique, ils s’y collent et ça fait attroupement de masse, et ça peut aller jusqu’au totalitarisme si on va sur la politique où c’est celui qui parle le plus, qui représente le plus ou qui a le plus d’ego et d’arrivisme qui va être adulé. Pour moi, c’est qui a le plus de conséquence négative dans la société actuellement.

LE MIRADOLE.- Tu ne prononces pas le mot anarchisme. Pourquoi?

ED END.- Euh…

LE MIRADOLE.- Tu veux éviter le côté -isme?

ED END.- Sur les dernières années, j’étais plus à essayer d’aller au contact de toutes les personnes qui participaient à la compil’ et on a retrouvé cet aspect égalitaire. On ne peut pas partir sur des choses où on repousse les limites et où on est hors norme, et tolérer une quelconque hiérarchie. Ça n’a pas de sens. On fait pas de théorie non plus. Personnellement, j’ai un petit peu d’influence au niveau chamanisme… encore un mot en -isme… mais ce que je retiens là-dessus, c’est juste que derrière le chamanisme, on s’en fout de  quoi que ce soit comme règles. Ce qui compte vraiment, c’est d’être dans le vécu. Et puis, même si la religion s’est emparé du truc, c’est  la notion d’amour, le fait d’être en contact et en lien avec les autres, d’en être conscient et d’essayer de trouver son harmonie, sa façon d’être.

LE MIRADOLE.- Est-ce que tu crois que c’est en train de prendre ou au contraire te sens-tu de plus en plus marginal?

ED END.- Pour ce qui est de la culture libre, au niveau musical, actuellement pour se diffuser, c’est très difficile.

LE MIRADOLE.- Bizarre! On penserait le contraire…

ED END.- Au niveau des médias, il y a très peu de relais à la base. Et Google et Facebook sont venus prendre complètement possession du web. Il n’y a plus que des adwords et des liens sponsorisés, et les fameuses lois adopi n’ont en définitive pas beaucoup posé de problèmes au piratage mais beaucoup plus au partage. Toute la culture libre était sur les réseaux de peer to peer et elle s’est retrouvée sur des sites verrouillés qui ne proposaient que du commercial et du coup, tout est passé à l’as. Pour la culture libre, j’attends que ça se réinvente: se réinventer, ça veut dire sortir d’une logique spectaculaire. le but, ce n’est pas de toucher plein de personnes, mais d’être chacun dans sa ville et d’amener ses amis à pouvoir faire de la musique, de la photo, de la vidéo ou d’autres médias. Il faut que chacun se saisisse d’outils d’expression pour pouvoir développer sa vie et échanger avec les autres

LE MIRADOLE.- Mais est-ce qu’on ne tombe pas dans l’angélisme selon lequel tout le monde peut créer alors que final il faut quand même du talent. Le bruitisme, ça va un temps mais j’ai écouté la compil’ et ce n’est pas le premier venu qui peut faire ça.

ED END.- On a toutes les complexités qu’il peut y avoir dans d’autres univers mais il y a quand même une singularité au niveau des kaossilators que j’utilise: quelqu’un peut passer une heure dessus et se rendre compte, sans aucune connaissance musicale, qu’il peut être capable de créer des sons très agréables à entendre. On n’est pas obligé de passer par des notes mais on peut faire quelque chose qui est dans l’émotion, dans l’expérience, dans l’instant. Et pour revenir à la culture libre, c’est difficile mais ça peut se réinventer. La musique peut redevenir ce qu’elle était et ce qu’elle est dans d’autres pays: l’occasion de se réunir et d’échanger, et pas un truc de diffusion de masse. Par-contre sur l’aspect changement de société à travers la création, je suis plutôt très positif parce qu’il y a de moins en moins de cloisonnement. Pour les nouvelles générations, il y a une offre pas possible en termes de diversité sauf qu’il y a beaucoup de jeunes pour qui la musique est avant tout identitaire. A une certaine époque, on était avec des bacs à disques, des cassettes, on devait trouver des albums qui ne nous plaisaient pas forcément à 100% mais on apprenait à apprécier des choses qui étaient imparfaites et pas exactement le truc qu’on aimait. Avec Internet, c’est l’inverse qui se passe. Ils peuvent écouter uniquement le truc qui leur plait. C’est un aspect qui pourrait faire peur mais au niveau de la technologie, on a des instruments qu’on n’avait jamais eu avant et la création est encore plus accessible. Du coup des jeunes qui sont vraiment bloqués sur la chose qu’ils aiment uniquement, s’ils commencent à faire de la musique, ils vont faire des choses imparfaites, ils vont commencer à s’ouvrir. Et il y a toute une phase en ce moment sur l’aspect live, tout ce qui est noise, ambiant, drone et je ferais une analogie avec le mouvement punk qui a apporté une libération en Angleterre pour les gens qui étaient blasés de leur quotidien et d’une société qui dysfonctionnait. Sur les musiques expérimentales, on a un aspect comme ça. On a une société où tout est un peu sous contrôle et verrouillé, où quand il y a des choses qui sont créées, ça doit être tout parfait et là au contraire, il y a place à l’erreur, à l’expérimentation. Il y a des personnes qui peuvent éventuellement faire intervenir le public dans leurs créations. Quand on vient à un concert de musique expérimentale, on sort de notre quotidien, on voit autre chose comme type d’univers. Et derrière, ça veut dire que quand on retourne dans notre quotidien, on a peut-être moins envie de se laisser imposer tous les carcans et les modèles pré-formatés.

(1) https://soundcloud.com/necktar_2017

Autres sites à consulter, tout y est gratuit et il y a des heures et des heures de musique. Vraiment intéressant :

http://www.necktar.info/

http://alexiskolesnikoff.deviantart.com/gallery/

https://www.flickr.com/photos/freecoverscollection/

https://yoshiwaku.bandcamp.com/