Voilà, voilà, voilà !!!

Ces deux-là ont foutu le barnum à la présentation de saison des Scènes du Jura avec une version déjantée de la baronne de la Tronchanbiais (carte Sim) et un duo rock yaourt. Le Miradole avait saisi Le Pollu et Ludor Citrik au vol quelques heures avant le déclenchement des hostilités. Micro…

LE MIRADOLE.- Ludor Citrik, vous avez la réputation d’être dérangeant. Vous confirmez?

LUDOR CITRIK.- Il parait même que ce serait une marque de fabrique… En tous cas, il y a plusieurs choses qui me poursuivent comme … trash par exemple!!! un adjectif qui m’est régulièrement accolé à tel point que dans le dernier spectacle que j’ai écrit Rance Gression je travaille avec des poubelles. J’ai regardé dans un dictionnaire franco-anglais et j’ai vu que trash voulait dire effectivement poubelle. Après déranger, ça pose finalement des questions de clown et de bouffon puisque moi, je travaille à la fois l’un est l’autre. Le clown a une idée d’amoralisme, c’est à dire qu’il n’a pas de sens moral mais qu’il est prêt à le découvrir.

LE MIRADOLE.- Avec le bouffon, vous jouez avec la transgression alors?

LUDOR CITRIK.- Transgresser, ça ne m’intéresse pas tant que ça. Mais jouer avec les limites, pour moi, c’est passionnant.

LE MIRADOLE.- Le personnage inquiétant de Ludor Citrik est-il compatible avec l’univers du Pollu?

LE POLLU.- On n’est pas vraiment prisonnier de ce qu’on a déjà fait et donc, cette création, c’est un duo et la personne dont vous parlez, je n’ai pas l’impression de l’avoir rencontrée pour le spectacle qu’on est en train de fabriquer.

LE MIRADOLE.- Vous restez tout de même des clowns tous les deux?

LUDOR CITRIK.- Mouais.

LE MIRADOLE.- Est-ce que vous sortez tout de même de vos rôles de clowns habituels?

LUDOR CITRIK.- J’ai l’impression que le rôle de clown habituel, c’est un peu un non-sens puisque finalement c’est comme un travail de masque et que le clown peut s’amuser à tout jouer, peut-être que là, on explore d’autres facettes.

LE POLLU.- Pour moi, le clown est toujours une question de coquille vide. Contextuellement, à chaque fois, je le mets dans des aventures. Mon personnage se remplit, je fais des dosages entre l’auguste et le clown blanc. Je ne fétichise pas un personnage. Pour moi, c’est plus un processus qu’un personnage.

LE MIRADOLE.- A la présentation de saison, certains spectateurs ont pensé à Samuel Beckett en vous voyant…

LUDOR CITRIK.- Ça c’est quelque chose qui nous poursuit. Beckett, il est quand même post-tempête. Beckett, c’est après la tempête. Il y a une sorte de résignation. Ses personnages sont là, ils attendent, ils ne sont pas très révoltés. Alors que nous, on est avant la tempête, il y a l’enthousiasme, la jubilation, ce serait donc un Beckett un peu dynamisé quand même. En tous cas, des états plus forts que ceux de Vladimir et d’Estragon.

LE MIRADOLE.- Comment vous êtes-vous rencontrés?

LE POLLU.- On s’est rencontrés lors d’une création, autour des années 2000, qui était: « Peut-on faire du cirque improvisé? » Et tout ça se passait à Nancy, de là d’où je viens et où je travaille avec des collègues musiciens. J’étais intervenant musicien improvisateur sur cette création où Cédric (NDLR: Ludor Citrik) faisait du clown. Et ensuite c’est moi qui lui ai demandé de travailler un peu le clown avec lui parce que moi, j’ai eu envie de faire du clown plus tardivement. Et du coup, c’est en passant du temps à improviser et en essayant des choses que finalement, c’est l’intérêt pour la musique qui nous a connecté, des questions d’écoute, de se mettre à chanter, de faire des reprises, d’écrire des morceaux. C’est un peu le chemin qu’on a fait. Moi vers le clown et Cédric vers la musique. Et à la fin de ces deux semaines, on a fait une petite présentation totalement informelle avec un public qui ne savait pas du tout ce qu’il allait voir et nous, on savait pas du tout ce qu’on allait faire, on s’est éclaté à faire une toute petite forme et on s’est dit: « Bah tiens! Organisons-nous pour faire une création! « 

LE MIRADOLE.- C’est tout public ou pas?

LUDOR CITRIK.- Je me place toujours dans l’idée d’un art populaire, c’est à dire un art lisible à plusieurs niveaux. Autant quelqu’un peut voir une force vive, autant on peut y voir des choses qui peuvent inviter à penser… ça peut être lu à plusieurs niveaux, c’est ça qui est passionnant. Et je pense que c’est encore le cas entre les deux créatures. On s’est réunis autour de la musique mais aussi en deçà. On s’est demandé ce qui faisait musique. Le langage, ce qu’on entend, ce sont les intonations, tatinanana! et puis aussi comment se crée la musique, à partir de quand elle est suffisamment organisée pour créer de la musique. Et on a finalement tellement travaillé Oui! en deçà de la musique qu’il y a très peu de musique à l’intérieur. C’est pour ça qu’on fait un concert à côté parce qu’on a ouvert tellement de champs qu’on en a profité pour faire un autre objet.

(NDLR: Ne cherchez pas le Pollu, il est parti faire pipi.)

LE MIRADOLE.- Et Circonférence, qu'est-ce que c’est au juste?

LUDOR CITRIK.- En fait, ce qui se passe c’est que moi, ça fait 25 ans que  je fais ce boulot et au départ, j’ai fait tout ça par intuition et puis, j’ai rencontré beaucoup de gens garants de « qu’est-ce qu’un clown? Qu’est-ce qui n’en est pas? », c’est un truc énormément affectif dans ce métier… et donc j’ai rencontré plein de gens qui me disaient: « Non, c’est pas ça. Tu ne vas pas faire ça avec le clown! », machin, tout ça. Et finalement cette intuition, j’ai commencé à la muscler et j’ai fait plein de recherches, je fais des conférences autour de tout ce bazar et puis, Jean-Michel Guy que je connais depuis longtemps était très intéressé puisqu’il a fait sept objets sur les agrès de cirque avec des questions philosophiques, sociologiques, anthropologiques et tout ça. On s’est vu et on s’est dit: « Prenons le clown comme un agrès et puis, faisons une conférence. »

LE MIRADOLE.- Ça fait conférence gesticulée, non?

LUDOR CITRIK.- Oh la la, c’est extrêmement à la mode, il y a énormément de conférences. Après ce que j’aime beaucoup, c’est montrer l’envers du décor. On voit un clown, une force vive, mais qu’est-ce qui travaille ans tout ça, qu’est-ce que je fais là? De quelle réflexion est issu tout ça? Parce que j’ai mis beaucoup de choses à nu. J’ai même écrit un bouquin.

LE MIRADOLE.- Je vais avoir besoin d’une explication de texte. Vous écrivez: « Une exploration apéritive, des rudiments du travail énergétique de cette force de jubilation… et plus loin, notre programme: déployer le joueur dans l’athlétisme affectif, l’urgence de l’immédiat primitif et la vigueur du grand oui. » En gros pour faire le stage que vous proposer, faut-il des qualités particulière?

LUDOR CITRIK.- L’idée n’est pas de réussir mais de pratiquer. N’importe qui peut venir. Après c’est tout de même costaud, ça renverse un peu comme travail. Disons que c’est l’expression du moi le plus primaire, quelque chose qui est dans le moi le plus primitif. Pendant longtemps on était un enfant, on était en rapport direct avec le monde, puis on a appris à médiatiser. Au départ, on n’était qu’expression. Enfant, on voit comment ça marche. Puis après on a fait impression, répression et refoulement. Nous on en est là. Je m’adresse à es gens qui ont connu le refoulement. L’immédiat primitif, ça met à nu ce premier rapport au monde qu’on a un peu perdu, un rapport de source, très primaire, très archaïque. Le grand OUiiiiiiii ! c’est un terme nietzschéen qui parle de cette possibilité de de dire oui au monde, d’accueillir ce qui arrive. Ça, c’est une grosse partie du clown, ce grand oui.

LE MIRADOLE.- Mais moi, le clown, il me terrorise…

LUDOR CITRIK.- Je  joue là-dessus, sur l’attirance-répulsion. Et il y a même un syndrome: la coulrophobie. Ce sont des forces vives qui parlent fort et ont les traits très marqués… et il y a plein de gens qui se retrouvent sur le divan pour traiter leur coulrophobie. Je joue énormément là-dessus, sur la question de l’effroi de la peur qui est une énorme jouissance, la jouissance est décuplée par la peur, c’est une grosse partie de mon boulot.

LE MIRADOLE.- Vous avez vu une évolution dans votre façon de faire le clown?

LUDOR CITRIK.- C’est un parcours de vie. Des fois j’aurais voulu écrire à tous les âges du clown que j’ai fait pour savoir un peu plus ce que j’en pensais à l’époque. Tout ça est un long processus. J’ai aussi essayé de conscientiser les outils et comme un bon autodidacte, j’ai essayé de créer mes propres outils, j’ai donc cherché à comprendre, à théoriser, à construire une praxie, une praxie étant une théorie qui se retrouve dans la pratique, à échapper à la théorie et à être là sur le terrain, c’est pour cela que j’ai écrit un livre aussi parce que j’avais envie de donner la parole à un pratiquant, à un universitaire qui se…

LE MIRADOLE.- Et vous avez l’impression d’aller de plus en plus loin?

LUDOR CITRIK.- Je ne sais pas c’est quoi la maturité mais j’apprends toujours mon métier, on va dire, pour moi, je ne me répète pas, j’ai beaucoup de cordes à mon arc et j’ai été interprète pour les autres. Pour moi, c’est toujours une mise ne danger, d’immédiat, du coup, j’ai beau avancer, je me fais toujours avoir par les mêmes pièges. C’est pour cela que j’enseigne aussi parce que ces pièges, à force de les côtoyer je connaitre à les connaitre un peu.

« Ouïe », La Fabrique, Dole, mardi 12 décembre, mercredi 13 décembre, 20h30, tarifs de 21 à 14 euros, réservations: 03 84 86 03 03.