Complément d’interview avec Asaf Avidan

Le Miradole a rencontré Asaf Avidan au bout du fil. Le musicien s’est montré tellement affable et disert que nous avons pensé que ce serait pitié de ne pas publier l’intégralité de l’entretien pour partie paru dans la PQR. Interview en anglais avec un auteur-compositeur-interprète hors du commun et carrément sympa. Sans doute un vrai poète et pour une fois qui parle clairement de son art. Un régal à traduire. Micro!

LE MIRADOLE.- Comment s’est passé votre concert à la Cigale à Paris il y a quelques jours?

ASAF AVIDAN.- C’était très bizarre pour la bonne et simple raison que j’y revenais après six ans sans y avoir joué et pendant ces six années beaucoup de choses se sont passées. L’an dernier, j’ai joué à l’opéra Garnier, à la Salle Pleyel, deux fois à l’Olympia. Et revenir sur ma première scène après The Mojos (NDLR: son groupe précédent), puisque la Cigale était mon premier solo, en octobre 2012, c’était vraiment bizarre et le public parisien est toujours spécial. Et je me rappelle combien j’étais surpris qu’il y ait tant de monde pour moi, ce n’était pas une mince affaire. C’est intéressant de voir cela aujourd’hui avec du recul. Ma carrière a évolué, j’ai mûri.

LE MIRADOLE.- Vous êtes israélien, né en 1980 et pourtant votre culture musicale est américaine, folk, blues et vintage. Pourriez-vous nous expliquer cela?

ASAF AVIDAN.- Je ne sais pas. Mais si vous demandez au groupe suédois Abba comment ils ont fait de la musique disco et pas de la musique suédoise. Je ne crois pas que ce soit très pertinent de savoir dans quel coin du monde vous êtes né. Votre environnement est ce qui verse votre culture en vous et en ce qui me concerne, mes parents ont vécu 10 ans à New York et toute leur collection de vinyles comprenaient du rock’n’roll des sixties et seventies jusqu’au blues des années 50, du jazz, et c’est cela que j’entendais à la maison. Et de toute évidence, cela a fait son chemin en moi. Après, la raison pour laquelle j’aime la musique folk et ce genre de chanteurs à texte, c’est pour les paroles. Les auteurs comme Bob Dylan et Leonard Cohen ont changé cette forme artistique et ont combiné la musique pop avec la poésie. Et pour moi, c’est vraiment ce qui  déclenche l’émotion.

LE MIRADOLE.- Vous dites utiliser votre propre expérience pour écrire. Mais votre poésie est beaucoup plus qu’un simple récit de vie… Elle est même assez difficile à interpréter.

ASAF AVIDAN.- J’aime vraiment la poésie. Si je voulais raconter une histoire de manière linéaire, je ferai de la prose. Mais la beauté de la poésie réside dans le fait que ça reste d’une certaine manière abstrait et c’est cela que j’essaie d’atteindre. Le pouvoir de la poésie, c’est que c’est transposable, que chacun peut la traduire pour lui-même et  que cela peut être filtrer par notre propre topographie émotionnelle. J’essaye de me servir de ma propre expérience, quelque chose de précis et d’honnête, et d’y donner une structure suffisamment ambivalente pour que le paysage émotionnel dont je parlais soit évident et ensuite que les détails soient remplis par l’expérience de chacun. L’artiste sait exactement de quoi il parle mais pour le public, cela reste suffisamment abstrait pour que chacun en ait sa propre interprétation.

LE MIRADOLE.- Ecrivez-vous les paroles avant la musique? 

ASAF AVIDAN.-  Non, il faut que ça vienne ensemble. Si j’écris seulement des paroles, ça reste un poème. Je ne peux jamais plaquer de la musique dessus après coup. La rime est le plus grand des poètes. Le fait de rimer crée des constructions, limite le nombre de mots parmi lesquels vous pouvez choisir et paradoxalement, ça vous permet d’avoir plus de liberté. La musique agit pareil. Elle crée une structure dans laquelle je peux facilement glisser des mots. C’est beaucoup plus facile que de me retrouver devant une page blanche.

LE MIRADOLE.- Pensez-vous que les français comprennent vos paroles?

ASAF AVIDAN.- Certains, je pense. A ce que j’ai entendu, mon public s’efforce de comprendre. Les gens achètent le CD avec le livret ou ils cherchent sur Internet. Ils essaient vraiment parce qu’ils saisissent que c’est important pour moi et que j’ai mis des choses importantes dans mes paroles. Mais je pense aussi que ma musique fonctionne de deux façons. Quand j’écoute jacques Brel ou Édith Piaf, je ne comprend pas les paroles mais grâce à leur performance vocale, à leur interprétation, ça éveille une émotion en moi même si je ne suis pas certain de savoir pourquoi. Je pense donc que pour une partie du public, ça marche comme cela. D’autres comprennent les paroles. Et ça me va.

LE MIRADOLE.- Le titre de votre album est The Study on falling. Vous pouvez me l’expliquer?

ASAF AVIDAN.- C’est une longue histoire.

LE MIRADOLE.- Vous pouvez me la faire courte?

ASAF AVIDAN.- J’aimerais bien mais si je pouvais le faire, je n’aurais sans doute pas écrit un album entier à ce sujet. Ça a commencé quand j’ai vu une performance artistique par une jeune artiste française Marika Leïla Roux qui vient de la communauté SM et elle a rapporté cette technique japonaise de la corde. Elle en a fait une oeuvre d’art en suspendant des modèles dans différentes positions. En parlant ensuite avec elle, ce que j’ai compris, c’est que nous sommes constamment, dès que nous arrivons sur cette terre et jusqu’à ce que nous la quittions, soumis à la gravité. Nous sommes tirés vers le bas. Si vous suivez la conception de l’univers par Newton, nous sommes attirés par le centre de la masse terrestre. Puis vient Einstein qui a changé notre perception de la gravité. Nous ne sommes pas attiré vers le centre mais il y quelque chose qu’on appelle l’espace-temps, et plus la masse d’un corps est importante, plus il a la capacité d’incurver l’espace-temps. Ce qui se passe, c’est que nous tombons littéralement sans fin vers une courbe de l’espace-temps que crée la masse de la terre. j’ai trouvé que ce serait une belle métaphore: nous sommes constamment en train de tomber. Ce que disait cette artiste, c’est que pour ne pas nous effondrer sur la Terre, nous exerçons nos muscles à chaque seconde de notre vie. Nos muscles dépensent l’énergie que nous consommons pour ne pas nous écraser. Et j’ai trouvé que c’était une autre magnifique métaphore. Nous luttons continuellement juste pour ne pas nous effondrer. Et ce qu’elle fait en suspendant ces gens avec des cordes, c’est éliminer la peur de l’effondrement. Elle laisse les corps en suspension, assez longtemps en l’air, en témoignage de ce que c’est que la chute sans la peur de s’écraser parce que la corde les retient. J’ai pensé que cela traduisait très exactement la manière avec laquelle j’essayais de vivre ma vie à ce moment précis: prolonger l’idée de tomber suffisamment longtemps pour éliminer la peur de s’écraser. Voilà comment expliquer ce titre aussi simplement que je le peux. J’espère que ça fait sens pour vous.

LE MIRADOLE.- Pensez-vous toujours en anglais?

ASAF AVIDAN.- Ah, c’est une bonne question. Probablement pas. De temps en temps, je parle en hébreu, j’imagine, mais quand j’en arrive à l’écriture de chansons, ou n’importe quel type d’écriture, normalement, je pense en anglais. Avant d’être un musicien, quand j’avais 19 ans, j’avais l’habitude d’écrire beaucoup de poésie en hébreu. mais quand j’ai commencé à faire de la musique et à écrire de la poésie pour aller avec, l’hébreu n’allait pas du tout.

LE MIRADOLE.- Vous avez enregistré votre dernier album aux États-Unis avec de grands noms de la musique américaine Mark Howard, Jim Keltner, Larry Taylor. C’était un gros défi?

ASAF AVIDAN.- C’est un cliché de le dire, mais les chansons exigent ce qu’elles veulent. J’avais l’impression que les chansons appartenaient à ce monde de l’Americana (NDLR: racines de la musique folk américaine). Je me suis dit que je pourrais rentrer en Israël pour enregistrer avec des musiciens israélien comme je l’ai fait pour l’album précédent et essayer de traduire cet esprit américain dans ma propre perception de la chose comme je l’ai fait dans le passé, mais ces chansons sont trop américaines et je me suis dit que tout ce que j’essaierais de faire en Israël serait tricher avec ce sentiment. Et j’ai pensé que la seule manière de m’en sortir, c’était d’aller en Amérique et de convaincre les gens à qui j’emprunte cette musique et cette culture, ces gens qui ont créé ces monuments dont je m’empare, que ça valait le coup qu’ils me consacrent du temps et du talent. C’était la seule manière pour moi de gagner assez de confiance pour le faire. J’ai pris contact avec Mark Howard. A ce moment-là, j’écoutais beaucoup les albums des années 90 de Bob Dylan après sa conversion au christianisme comme « Oh Mercy ». C’est Mark Howard qui l’avait enregistré comme beaucoup d’autres albums que j’adore d’ailleurs. Je l’ai donc contacté et il a proposé d’associer au projet les musiciens que vous avez cités. Et d’autres encore, des musiciens qui avaient joué avec tous les grands, Iggy Pop, Prince, David Bowie, Jerry Lee Louis, Neil Young. Je me suis senti extrêmement honoré mais à la minute où j’ai pénétré dans le studio avec eux, ça a été incroyable. Jim Keltner a 70 ans. C’est tout d’abord un super professionnel de studio. Il était très respectueux de mes chansons. Même s’il savait qu’il y apportait quelque chose; Ils ont tous été très gentils, très patients. J’espère vraiment que je ne ferais plus d’album d’une autre manière.

LE MIRADOLE.- Bien sûr, tous ces musiciens ne seront pas sur scène avec vous…

ASAF AVIDAN.- Non, je fais une tournée en solo cette fois-ci. Mais dans les tournées précédentes, j’avais aussi décidé de ne pas prendre les musiciens du studio pour des questions techniques de calendrier. Beaucoup de ces gens ne peuvent pas s’engager pour une année entière de tournée. L’autre raison, c’est que vous attendez des musiciens de studio qu’ils donnent une couleur à votre idée de base et vous aider à l’arranger pour l’enregistrer pour toujours. Les musiciens de scène et de tournée, ce sont des gens avec qui vous avez envie de vous réveiller tous les jours pendant un an ou deux, avec qui vous avez envie de partager la scène et votre vie pour un temps. C’est une autre manière d’organiser un groupe de personnalités.

LE MIRADOLE.- Comment voyez-vous votre avenir musical?

ASAF AVIDAN.-  D’aujourd’hui à noël 2018, je sais exactement où je serai chaque jour parce je suis en tournée. Ensuite, je pense, même si rien n’est arrêté, que je vais prendre une année entière sans concert parce je suis pratiquement en tournée depuis dix ans à présent. Et ensuite, je ne sais pas. Comme je le disais, les chansons décideront. Electro, jazz, folk, tout dépend de ce que j’écrirai. A part écrie et chanter, il y a beaucoup de choses que je veux faire: des musiques de films, de la production de jeunes artistes, toutes sortes de choses qui m’intéressent.

LE MIRADOLE.- Vous vivez en Italie à présent?

ASAF AVIDAN.- Oui, à la campagne, dans l’est de la Toscane, avec plein d’animaux et des arbres.

LE MIRADOLE.- Vous êtes végétarien?

ASAF AVIDAN.- Végane. 

LE MIRADOLE.- Vous êtes militant?

ASAF AVIDAN.- Je crois fermement à mes idéaux. Sinon, je ne les poursuivrais pas. Je dirais que je suis activiste dans mon propre cercle. parfois, je travaille avec des organisations pour les animaux ou les personnes malades. mais je crois qu’il y a beaucoup plus de gens que moi dignes de se qualifier d’activistes.

LE MIRADOLE.- En écoutant vos chansons, vous semblez torturé et écorché vif. Mais en parlant avec vous, vous paraissez serein. D’où vient ce contraste?

ASAF AVIDAN.- Quand nous parlons dans le cadre d’une conversation formelle, il y a de mon point de vue une certaine retenue. C’est un versant de moi que je présente, calme et poli, attentif et sympathique. Mais quand je commence à éplucher ces différentes couches comme je le fais quand j’écris et que je chante des chansons, j’essaie de creuser aussi profond que je peux. Chaque album est un travail archéologique pour aller de plus en plus loin en moi. Je trouve un passage direct vers quelque chose de beaucoup moins poli, calme ou empathique parce j’atteins cette peur primale, universelle, intrinsèque, quelque chose de cassé, de la confusion, parfois de la colère, de la solitude qui réclame une voix différente et c’est ce que vous entendez quand je chante.