Le vent se lève pour Le Nez en l’Air

Ça faisait longtemps qu’on avait pris rendez-vous, Simone et moi. Et on s’est manqué à plusieurs reprises. Et puis, voilà que vendredi dernier, le Miradole a poussé jusqu’à Chaussin pour la rencontrer sur scène au milieu d’un public d’adolescents. Enfin pas Simone Veil exactement, mais son interprète, Milène Buffavand. Et « Figure in-soumise 1» nous a carrément plu; je dis nous car le stagiaire conduisait. Et vous vous demandez sans doute: mais pourquoi Chaussin? Pourquoi si loin? Pourquoi tant de risques? Eh bien parce qu’Alexandre Picard, comédien, marionnettiste, metteur en scène, scénographe et administrateur de la compagnie Le Nez en l’Air est un ami. On l’a rencontré devant un diabolo citr… or et un Perrier rondelle, en terre chrétienne, il y a quelques jours. Micro.

LE MIRADOLE.- Figures in-soumises? France insoumise? L’idée de cette série de spectacles t’est venue en écoutant Mélenchon?

ALEXANDRE PICARD.- C’est arrivé à peu près au même moment, en 2016.

LE MIRADOLE.- Est-ce qu’il y a des gens qui t’en ont fait la remarque?

ALEXANDRE PICARD.- Oui, bien sûr. D’ailleurs dans notre communication, Figure in-soumise, ça s’écrit in tiret soumise. Mais c’est aussi une volonté de questionner les gens sur la part de soumission et la part d’insoumission qui est en nous.

LE MIRADOLE.- Les textes sont en partie écrits par vous et sont aussi tirés d’une collection qui existe déjà…

ALEXANDRE PICARD.- Oui, Ceux qui ont dit non qui fête ses dix ans cette année. Il y a 36 figures, 36 personnalités qui sont dans cette collection, et donc 36 bouquins. Actes Sud Junior appelle ça des romans historiques. A l’origine, les Figures in-soumises, c’étaient des spectacles « satellites » qui devaient normalement se faire autour de la planète-mère qui devait être Antigone qui ne s’est pas monté, faute de production, faute d’argent.

LE MIRADOLE.- Pourtant c’était déjà drôlement bien avancé?

ALEXANDRE PICARD.- On avait déjà fait des temps de répétition, oui.

LE MIRADOLE.- Ce que j’en avais vu à la Fabrique donnait vraiment envie pourtant…

ALEXANDRE PICARD.- Mais on n’a pas trouvé le pognon.

LE MIRADOLE.- Ça reste en stand by quand même?

ALEXANDRE PICARD.- Je dis de manière un peu amusée: c’est définitivement mis de côté. Mais pour l’instant, les deux petits projets satellites en fait, le diptyque a été monté et c’est quand même une grande aventure. C’est à dire qu’on n’a pas monté le gros projet mais le diptyque est en train de prendre une envergure qu’on n’a jamais connue dans la compagnie.

LE MIRADOLE.- Envergure?

ALEXANDRE PICARD.- Au niveau de la reconnaissance artistique et puis de la diffusion. Sur la saison prochaine, on part dans les Pyrénées, puis en Alsace. On est déjà parti en Ardèche au mois de janvier. Il y a énormément de projets qui sont en train de se mettre en route en termes de diffusion. Et puis, il y a une proposition d’en faire une troisième. Alors je ne voudrais pas faire une petite forme comme j’ai fait avec les deux premiers. Je voudrais faire un projet un tout petit peu plus conséquent, et une variation. Par exemple, plutôt qu’un seul en scène, il y aura peut-être deux ou trois personnes sur scène.

LE MIRADOLE.- Chronologiquement, c’est Simone Veil qui a été créé en premier?

ALEXANDRE PICARD.- Novembre 2016.

LE MIRADOLE.- Et tu avais le choix entre 36 personnalités. Comment tu as fait pour choisir?

ALEXANDRE PICARD.- Je n’ai pas choisi justement. C’est aussi une des originalités du projet. C’est à dire que moi, j’ai formaté le projet: un seul en scène, une petite forme qui dure une demi-heure comme un court-métrage de cinéma. J’ai posé les jalons et le cadre. Et puis ensuite, j’ai dit aux comédiens: ce qui serait bien, c’est que vous choisissiez la personnalité que vous avez envie de représenter sur scène. Donc la comédienne qui s ‘appelle Milène Buffavand et qui n’a pas encore 30 ans, une magnifique comédienne, a choisi Simone Veil et le comédien que tu as déjà vu dans Dans le Rouge, Philippe Coulon a choisi Federico Garcia Lorca. Pourquoi j’ai fait ça? Il y a une raison précise. En lisant les ouvrages, en me renseignant, et depuis que j’ai rencontré les auteurs, qu’on est en lien et qu’on travaille ensemble…

LE MIRADOLE.- Garcia Lorca?

ALEXANDRE PICARD.- Non, les auteurs de la collection. Garcia Lorca, personne ne l’a encore retrouvé.

LE MIRADOLE.- C’est bien ce que je me disais aussi…

ALEXANDRE PICARD.- J’ai bien perçu que les auteurs de la collection n’avaient pas été choisi par hasard par rapport aux personnalités qu’ils avaient décrites. Ce sont tous des auteurs qui ont des sensibilités proches de ces… on peut appeler ça des « héros », tu vois? Donc, je voulais que dans ce prolongement-là, les acteurs aient aussi une sensibilité proche. Ça a été sujet à des discussions évidemment mais j’ai vraiment voulu que ça soit les comédiens qui choisissent et que je me mette un peu au service…

LE MIRADOLE.- C’est étonnant de la part d’un metteur en scène, non?

ALEXANDRE PICARD.- J’ai un peu renversé la vapeur là.

LE MIRADOLE.- Du coup, le boulot a peut-être été plus facile?

ALEXANDRE PICARD.- En fait, on a travaillé comme ça: on a choisi la personnalité et après on savait qu’on allait faire une adaptation des bouquins. On a chacun travaillé de notre côté, on s’est retrouvé à un moment donné pour comparer nos adaptations, on a retravaillé ensemble, le comédien et moi, le metteur en scène, puis c’est au plateau en répétant qu’on a rebidouillé un petit peu les adaptations.

LE MIRADOLE.- Tu as donc des comédiens qui sont capables de faire ce type de boulot d’adaptation?

ALEXANDRE PICARD.- Non seulement ils font ça mais en plus, ils fabriquent des marionnettes avec moi, et les décors. Et puis je voulais vraiment qu’ils aient ce rapport-là d’appropriation du projet, je voulais vraiment qu’ils soient partie prenante au-delà de ce qu’on a l’habitude de faire avec les comédiens qui font déjà beaucoup pourtant, je voulais qu’il y ait une implication qui soit plus grande encore et je pense que ça participe à la qualité du projet.

LE MIRADOLE.- Tu me dis que ça marche mais comment ça se fait?

ALEXANDRE PICARD.- On a démarré à Fraisans. On a réussi à déplacer quelques personnes susceptibles de nous aider. Et à chaque fois qu’on joue quelque part, on rebondit. Systématiquement. Et puis on a des gens qui non seulement sont intéressés pour programmer le spectacle mais aussi pour créer des évènements autour. Par exemple, à l’heure actuelle, on travaille avec les auteurs. Dans le cadre d’un dispositif mis en place avec la DRAC, les auteurs ont fait un atelier d’écriture avec les collégiens et nous, on fait une mise en scène de ça et on joue. En fait, les spectacles génèrent des projets qui sont plus conséquents que la simple programmation d’un spectacle. C’est assez logique par rapport à la collection et aux auteurs parce qu’ils se sont constitués en collectif et ils font énormément de travail d’atelier.

LE MIRADOLE.- Mais une petite forme de 30 minutes, ça fait court pour faire venir des gens, non?

ALEXANDRE PICARD.- Dans la formule, on le joue plusieurs fois dans une journée.

LE MIRADOLE.- Mais hors des collèges et des lycées, c’est pas un handicap dans un cadre plus traditionnel? Tu fais venir les gens à 20h30 et ils repartent à 21h00?

ALEXANDRE PICARD.- On a une géométrie variable en fait. Alors, ça s’est fait trois fois déjà: on joue le diptyque en entier et les gens ont une heure de spectacle au total: on réinvente l’entr’acte.

LE MIRADOLE.- Et pour les jeunes, une demi-heure, c’est un format parfait.

ALEXANDRE PICARD.- Écoute, c’est le retour que nous ont fait tous les enseignants: c’est la formule parfaite pour nos gamins, en lycée pro, en lycée agricole, en lycée général, et pour les collèges, on ne joue que pour les troisièmes pour des questions de maturité. On aborde le problème de l’avortement tout de même.

LE MIRADOLE.- Et puis Lorca, c’est pas évident non plus, j’imagine. Et si on parle du Nez en l’Air, la structure est toujours la même? Toi, le pilier et les autres membres qui gravitent autour.

ALEXANDRE PICARD.- Il y a une nouveauté. Philippe Barthaud (NDLR: orthographe au feeling) travaille à la diffusion parce que les spectacles tournent beaucoup. Et puis là, on est en chemin pour une troisième création et il a accepté de m’aider sur la production, recherche de partenaires, de lieux de résidence pour répéter, de financements.

LE MIRADOLE.- Tu voyages toujours aussi léger?

ALEXANDRE PICARD.- On part à deux quand on ne joue qu’une seule forme. Mais quand on joue les deux, on part à quatre: il y a un technicien qui s’ajoute parce qu’il y a deux scénographies, deux équipements techniques.

LE MIRADOLE.- On peut connaitre le nom de la troisième figure in-soumise?

ALEXANDRE PICARD.- Ben non… parce que je ne le sais pas encore.

LE MIRADOLE.- Tu ne sais pas encore le comédien du coup?

ALEXANDRE PICARD.- Non, mais j’aimerais bien qu’il y ait un musicien aussi sur scène avec le comédien. Avec l’idée d’un univers un peu cabaret, une espèce de cabaret des in-soumis, comme les cabarets berlinois…

LE MIRADOLE.- Un petit côté Kurt Weill peut-être?

ALEXANDRE PICARD.- Voilà exactement.

On ne désespère pas de voir bientôt les Figures in-soumises à Dole. Il y a des choses qui se profilent. On vous tient au jus. En tous cas, ce qu’on a vu à Chaussin (Simone Veil: « Non aux avortements clandestins »), c’est du théâtre comme on l’aime. Du théâtre qui a des choses à dire sans se triturer la nouille. Du théâtre à petit budget, inventif et futé. Du théâtre qui en conserve l’essence, le bric et le broc, le fabriqué maison, les lumières et les ombres chinoises. Et surtout du texte et une mise en scène très accessible pour les adolescents qui ne sont pas pour autant épargnés étant donné la thématique. Ça rit un peu dans le public au début, la gène sans doute, et puis les gamins se laissent prendre par les trucs de scénographie, le rythme des « dialogues », le jeu de Milène Buffavand, vraiment épatante, dans cet emploi multi-rôles, jusqu’au final où le Miradole s’est souvenu… en la voyant chignonnée dans sa veste pied-de-poule avec son gros collier de perles blanches… du courage qu’avait eu cette grande bourgeoise de droite. Chez nous, cathos fervents, un mariage unique, quatre enfants dont moi sur le tard, l’avortement, les parents étaient contre bien sûr… mais jamais, je n’ai entendu dire quoi que ce soit contre Simone Veil. Ce spectacle lui rend un bel hommage sans falbala déplacé avec juste ce qu’il faut d’histoire à l’éducation populaire pour donner envie de faire bouger les choses.

Le site de la compagnie Le Nez en l’Air

http://cielenezenlair.fr/spectacle/figure-insoumise-1-simone-veil/

Pour retrouver la collection dont s’inspire Le Nez en l’Air