A la recherche du temps perdu par la Madeleine Proust

Nous assistions pour raison professionnelle à l’une des deux dernières représentations de la Madeleine Proust à la Commanderie: la retraitée la plus célèbre de la région prend sa retraite. On s’est donc assis à côté de Brigitte, une autre retraitée du Haut-Doubs qui a gagné sa place grâce à sa fille, assise à côté d’elle, à un concours sur France Bleu ou une niaiserie du genre. En dehors des trucs que vous pourrez lire dans le canard d’aujourd’hui, Brigitte me glisse avant le début du spectacle alors que  j’essaie de lui faire dire deux ou trois trucs pertinents: « Quand même Lola Sémonin a eu du courage de quitter son ancien métier! » C’est vrai que jusqu’en 1981, elle enseignait en primaire aux Arces en s’appuyant sur la pédagogie Freinet. Elle s’est mise en disponibilité et a créé la Madeleine Proust avec Gérard Bôle du Chaumont (c’est lui qui trouve le nom du personnage comme elle le dira en fin de spectacle). Brigitte pense donc qu’il faut du courage pour quitter son métier d’instit’ et monter sur scène. Elle a pas fait instit’, Brigitte. Elle confond peut-être bien audace et courage. Et c’est vrai que Lola Sémonin est gonflée. Inventer un personnage aussi ringard que la Madeleine en plein strass des années 80, ça tient du suicide… ou du coup bien calculé en fait. Parce que les Franc-Comtois s’y retrouvent dans cette philosophie populaire, fausse sagesse du terroir dictée par un bon sens de l’absurde: « Quand un parisien s’arrête chez nous, en Franche-Comté, c’est qu’il a pas les moyens d’aller en Suisse! » Et ça fait mouche depuis 35 ans! Poujadisme assumé et facile: « Pour faire de la politique, faut de la mémoire pour s’rappeler de tout c’qui faut pas dire! » ou fatalisme conservateur: « Quand on voit c’qu’on voit pi’ qu’on sait c’qu’on sait, on a bien raison de penser c’qu’on pense et de n’rien dire. » Dimanche à 16h00, la moyenne d’âge à la Commanderie était encore plus élevée que pour une opérette des Jongleurs de Notre-Dame. Les Kamel, rebeu des champs du 4ème spectacle, n’ont pas suivi. La Madeleine Proust fait peut-être bien partie de l’institution en fait: c’est la Région BFC qui finance le programme hagiographique, auto-promotionnel et généreusement offert aux spectateurs (sauf le conseil départemental du Jura qui a préféré garder nos nous), mais pas sans pub pour les bon produits bien de chez nous (le programme est en fait destiné aux Parisiens de l’Olympia qui voudraient retrouver leurs racines en mangeant un bout de saucisse). Et c’est là son secret à la Madeleine. Les gens du crû s’y retrouvent. Pas en entier bien sûr! Le patois s’perd dans les urines de nos grands-pères! Non, mais par petites touches, un ch’ni par ci, un beugner par là, et c’t’accent qui n’tromp’pâs, dis voir! Elle est pourtant connectée, la Madeleine! mais un peu dépassée par le progrès tout de même, ou plutôt dominée par ce nouveau monde technologique qu’elle n’a qu’à moitié apprivoisé: « Les réseaux sociaux, ça rapproche les gens qui sont loin et ça éloigne les gens qui sont proches! » Et toute la salle d’applaudir en dodelinant du chef. On se venge un peu à travers le caractère récalcitrant de la reine des teignes de rase campagne. Finalement, la Madeleine est kitsch, kitsch comme ses blouses et sa cuisine tout de la même étoffe, kitsch comme ses blagues à deux boules qui ont parfois fait pouffer le Miradole (et ça fait la deuxième qu’on le voit ce spectacle!), kitsch comme la nostalgie qui n’est même plus ce qu’elle était, ma bonne Simone, et qui nous fait croire que c’était mieux avant. La Madeleine est aussi kitsch que Proust, ma chère, mais on a le droit d’aimer. Elle aura aussi permis à Lola de s’éclater ailleurs, dans une autre vie, sans doute plus proche de ce qu’elle est vraiment, où elle fait du graphe et du kung fu, des trucs qu’elle aurait pu apprendre à des gamins de primaire avec la méthode Freinet par exemple.